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L’empreinte eau du numérique, angle mort des stratégies RSE

empreinte eau du numérique

Le débat sur l'impact environnemental du numérique s'est construit autour du carbone. Bilans GES et plans Green IT : les directions RSE ont appris à compter les tonnes de CO2. L'empreinte eau du numérique, elle, reste hors des radars.

Les datacenters prélèvent pourtant des volumes d'eau croissants pour refroidir leurs serveurs, et l'essor de l'IA générative accélère le mouvement. La réglementation européenne commence à imposer la transparence sur cet indicateur. Les entreprises qui choisissent aujourd'hui un hébergeur cloud peuvent déjà l'intégrer dans leurs critères.

L'essentiel à retenir
  • Refroidir des serveurs toujours plus denses, notamment pour l’IA, exige des volumes d’eau que peu d’entreprises comptabilisent.
  • La consommation d’eau des datacenters de plus de 500 kW devient une donnée déclarée chaque année et publique en Europe.
  • Exiger un WUE mesuré site par site donne dès aujourd’hui un critère de sélection objectif en appel d’offres cloud.

Pourquoi les datacenters consomment-ils de l'eau ?

Pour évacuer la chaleur des serveurs. Un datacenter transforme la quasi-totalité de l’électricité qu’il consomme en chaleur, qu’il faut extraire en continu. La méthode la plus répandue dans les grandes installations reste le refroidissement évaporatif : de l’eau circule dans des tours aéroréfrigérantes ou est pulvérisée dans les flux d’air, et son évaporation abaisse la température des circuits. Le procédé économise de l’électricité. Il consomme l’eau qu’il évapore.

L’intelligence artificielle générative aggrave l’équation. Les serveurs équipés de GPU concentrent une puissance par baie sans commune mesure avec les serveurs bureautiques classiques. Plus de puissance par baie signifie plus de chaleur à extraire — et souvent plus d’eau.

Pour mesurer cette consommation, le secteur s’appuie sur le WUE (Water Usage Effectiveness). L’ADEME le définit comme le volume d’eau consommé rapporté à l’énergie utilisée par les équipements informatiques, exprimé en litres par kilowattheure. Plus le WUE est bas, plus le site est sobre en eau.

Tous les datacenters ne prélèvent pas d’eau. Les sites refroidis à l’air en circuit fermé affichent un WUE proche de zéro, au prix d’une consommation électrique supérieure. L’arbitrage énergie-eau se règle site par site, selon le climat et la technologie retenue.

Empreinte eau du numérique : un angle mort des bilans RSE

Les bilans environnementaux du numérique se sont construits sur le carbone. Selon l’actualisation 2024 de l’étude ADEME, le numérique représente 4,4 % de l’empreinte carbone de la France, et les centres de données pèsent 46 % de ce total. Ces chiffres structurent les plans d’action des entreprises — allongement de la durée de vie des équipements, achat reconditionné — dans la continuité de la loi REEN de 2021 et des démarches engagées pour réduire l’impact carbone de son parc informatique. L’eau, elle, n’apparaît presque jamais dans ces bilans.

Le cadre réglementaire change. La directive CSRD introduit, via la norme ESRS E3, un volet consacré à l’eau et aux ressources marines : les entreprises concernées documentent leurs prélèvements et leur exposition au stress hydrique, chaîne de valeur comprise. Un hébergement cloud gourmand en eau peut donc remonter dans le reporting d’un client.

Autre texte, plus direct : la directive européenne 2023/1791 sur l’efficacité énergétique oblige les datacenters de plus de 500 kW à déclarer chaque année leurs indicateurs de performance, dont la consommation d’eau. Le règlement délégué 2024/1364 en précise le format et alimente une base de données européenne. Une réserve : l’ESRS E3 reste soumis à l’analyse de matérialité, et toutes les entreprises ne le déclencheront pas. Les données des datacenters, elles, deviennent publiques.

Ce que les opérateurs cloud commencent à publier

Les hyperscalers ont pris les devants. Microsoft, Google et Amazon Web Services publient des données de consommation d’eau dans leurs rapports environnementaux annuels et se sont engagés à devenir « water positive » d’ici 2030 : restituer aux territoires plus d’eau qu’ils n’en consomment. Ces engagements restent déclaratifs, et les chiffres publiés agrègent le plus souvent des parcs mondiaux, sans détail site par site.

En France, l’Arcep suit le sujet à travers son enquête annuelle « Pour un numérique soutenable » : le prélèvement d’eau direct des datacenters installés sur le territoire s’établit autour de 575 000 m³ par an. Le chiffre paraît contenu. Il ne couvre qu’une partie du problème : 53 % des usages numériques français sont hébergés à l’étranger selon l’ADEME, parfois dans des régions en tension hydrique, hors de tout périmètre de reporting national.

La pression monte vite. La même enquête Arcep relève une hausse de 38 % de la consommation électrique des centres de données en trois ans — autant de chaleur supplémentaire qu’il faudra refroidir. La transparence progresse, mais elle reste inégale : entre un rapport RSE mondial et un WUE mesuré sur le site qui héberge réellement vos données, l’écart d’information reste entier.

Comment choisir un hébergeur sobre en eau ?

En posant quatre questions dès l’appel d’offres. Le critère eau ne demande aucune expertise hydraulique : il demande surtout d’être formulé, ce que presque aucun cahier des charges ne fait aujourd’hui.

  1. Demander le WUE site par site. Une moyenne groupe lisse les écarts. Seul compte le WUE du datacenter qui hébergera vos charges de travail, mesuré sur douze mois et non estimé.
  2. Interroger la technologie de refroidissement. Free cooling à air, boucles fermées, recours à de l’eau recyclée ou non potable : chaque choix technique modifie le prélèvement réel sur la ressource.
  3. Croiser localisation et stress hydrique. Un même volume d’eau ne pèse pas pareil selon qu’il est prélevé dans un bassin excédentaire ou dans une zone déjà en tension, en France ou à l’étranger.
  4. Contractualiser la transparence. Une clause de reporting annuel sur l’eau et l’énergie, site par site, vaut mieux qu’une plaquette commerciale. Elle alimentera le volet E3 de votre propre reporting CSRD.

Ces critères ont un coût, au moins en temps de négociation. La disposition à payer évolue pourtant : le Baromètre Konica Minolta de la Sérénité Numérique mesurait 49 % d’entreprises réticentes à payer davantage pour des solutions écologiques en 2023, contre 34 % un an plus tard. Le sujet quitte le registre du supplément d’âme pour rejoindre celui des exigences contractuelles ordinaires. Reste à savoir si les hébergeurs de taille intermédiaire pourront suivre le niveau de transparence exigé des géants.

Les premières déclarations imposées par la directive 2023/1791 alimentent déjà la base de données européenne des datacenters. D’ici deux à trois ans, comparer l’empreinte eau du numérique de deux hébergeurs deviendra aussi simple que comparer leurs prix. Les directions RSE et les DSI qui auront intégré le critère dès maintenant aborderont cette transparence en position de force. Combien d’appels d’offres cloud lancés en 2026 contiennent une ligne sur l’eau ?

Sources citées

FAQ - Empreinte eau du numérique
Qu'est-ce que le WUE d'un datacenter ?

Le WUE (Water Usage Effectiveness) rapporte le volume d’eau consommé par un datacenter à l’énergie utilisée par ses équipements informatiques, en litres par kilowattheure. Un WUE proche de zéro signale un site refroidi sans eau. Pour comparer des hébergeurs, exigez une valeur mesurée sur une année complète, site par site, jamais une moyenne de groupe.

La déclaration de la consommation d'eau des datacenters est-elle obligatoire ?

Oui, pour les installations de plus de 500 kW dans l’Union européenne. La directive 2023/1791 sur l’efficacité énergétique leur impose une déclaration annuelle de leurs indicateurs, eau comprise, dans un format fixé par le règlement délégué 2024/1364. Les données remontent dans une base européenne, exploitable par les clients et les analystes.

L'IA générative augmente-t-elle la consommation d'eau du numérique ?

Oui. L’entraînement et l’exécution des modèles reposent sur des GPU qui dégagent davantage de chaleur par baie que les serveurs traditionnels, ce qui accroît les besoins de refroidissement. L’Arcep a d’ailleurs publié en mai 2026 un rapport consacré aux défis environnementaux de l’IA générative : les régulateurs suivent désormais le sujet de près.

Un datacenter peut-il fonctionner sans consommer d'eau ?

Oui, grâce au refroidissement à air en circuit fermé ou au free cooling, qui exploite l’air extérieur. La contrepartie se lit sur la facture électrique : extraire la chaleur sans évaporation demande en général plus d’énergie. Le bon arbitrage dépend du climat local et de la disponibilité de la ressource en eau.

01 novembre 2026